Schéma des 6 étapes

Facteurs de vulnérabilité

Indicateurs de détection

Introduction

Le modèle de Fathali M. Moghaddam, souvent appelé “Staircase to Terrorism” ou “escalier vers le terrorisme”, propose de comprendre le passage à la violence terroriste comme un processus de sélection progressive. L’idée centrale est que beaucoup d’individus peuvent éprouver frustration, injustice ou humiliation, mais qu’une minorité seulement gravit les différentes “marches” jusqu’à l’acceptation, puis la mise en œuvre, de la violence terroriste. Le modèle distingue un rez-de-chaussée puis cinq étages, soit une lecture pédagogique en six niveaux au total. (ResearchGate)

Ce modèle est utile parce qu’il déplace l’analyse : au lieu de voir le terrorisme comme un surgissement brutal, il le pense comme un enchaînement de rétrécissements psychologiques et sociaux. Plus on monte, plus les options perçues se réduisent, plus l’univers moral se ferme, et plus la violence peut apparaître comme légitime, nécessaire ou sacrée. Cela rejoint les définitions générales de la radicalisation violente rappelées par l’UNODC, qui la présente comme un processus par lequel certaines personnes adoptent des idéologies extrémistes violentes susceptibles de les conduire à des actes terroristes ou de les rendre vulnérables au recrutement. (UNODC)

Il faut toutefois ajouter une précaution scientifique importante : ce modèle est heuristique, donc très utile pour structurer l’analyse, mais il n’explique pas à lui seul tous les parcours. Une revue critique de 2011 conclut que plusieurs processus évoqués par Moghaddam trouvent un soutien empirique, mais que le modèle ne doit pas être lu comme une mécanique universelle et linéaire valable pour tous les cas. (ResearchGate)


1. Le schéma général des 6 étapes

Le modèle peut être présenté ainsi :

Niveau 0  : Rez-de-chaussée → perception d’injustice / frustration / privation relative
Niveau 1  : Recherche de solutions et déplacement de l’agressivité
Niveau 2  : Engagement dans une lecture morale rigide du monde
Niveau 3  : Entrée dans l’univers idéologique et organisationnel radical
Niveau 4  : Catégorisation ami / ennemi et légitimation de la violence
Niveau 5  : Passage à l’acte terroriste

L’image de l’escalier est essentielle : à chaque étage, le nombre d’individus se réduit, mais la radicalité augmente. La majorité reste au rez-de-chaussée ; seule une minorité franchit les étages supérieurs. (ResearchGate)


2. Les 6 étapes expliquées

Niveau 0 — Rez-de-chaussée : injustice perçue, frustration, privation relative

Au point de départ, Moghaddam situe les individus dans des contextes où peuvent se développer des sentiments d’injustice, de privation relative, d’humiliation, d’exclusion ou d’absence de mobilité perçue. Ce n’est pas la pauvreté seule qui compte, mais la comparaison entre ce que l’on pense mériter et ce que l’on croit recevoir. Beaucoup restent à ce niveau sans jamais évoluer vers la violence. (ResearchGate)

Ce niveau rejoint les facteurs structurels souvent rappelés dans les documents onusiens sur la prévention de l’extrémisme violent : manque d’opportunités socio-économiques, marginalisation, discrimination, violations des droits humains, mauvaise gouvernance, conflits prolongés ou sentiment d’injustice politique. (UNODC)

Niveau 1 — Recherche d’issues et déplacement de l’agressivité

À ce stade, l’individu cherche des moyens de répondre à la frustration. Lorsqu’il perçoit que les voies ordinaires de participation, de réparation ou d’ascension sont bloquées, il peut commencer à déplacer son ressentiment vers des responsables désignés : institutions, État, groupe social, communauté religieuse, puissance étrangère, etc. (ResearchGate)

Ici, la question décisive est celle des issues perçues. Plus les alternatives légitimes paraissent fermées, plus les récits simplificateurs et accusatoires peuvent séduire. C’est l’un des points forts du modèle : il lie la dynamique psychologique à la perception de la structure sociale. (ResearchGate)

Niveau 2 — Lecture morale rigide et adhésion à une vision polarisée

À ce niveau, l’individu ne se contente plus de ressentir une injustice ; il commence à adopter une lecture morale tranchée du monde. Le réel devient de plus en plus polarisé : pur/impur, juste/injuste, croyant/traître, victimes/bourreaux. Cette rigidification cognitive réduit la complexité et prépare l’acceptation d’un discours radical. (ResearchGate)

L’UNODC rappelle que la radicalisation violente implique souvent l’adoption d’une idéologie extrémiste qui réorganise la perception de la réalité, de l’identité et de l’action légitime. (UNODC)

Niveau 3 — Entrée dans l’univers radical et socialisation organisationnelle

À ce stade, l’individu entre plus clairement dans un milieu radicalisant : groupe, réseau, recruteur, communauté idéologique, espace numérique, cercle fermé. L’enjeu n’est plus seulement doctrinal, mais relationnel. Il commence à être socialisé à un nouvel univers de normes, de récits, de codes et de loyautés. (ResearchGate)

Les analyses onusiennes sur la prévention de l’extrémisme violent insistent justement sur la combinaison entre facteurs “push” et “pull” : les premiers poussent par frustration ou marginalisation, les seconds attirent par appartenance, identité, prestige, sens, héroïsation ou promesse de fraternité. (UNODC)

Niveau 4 — Catégorisation ami/ennemi et légitimation de la violence

Ici, l’univers mental se durcit encore. L’ennemi est désormais déshumanisé ou présenté comme coupable absolu. Les normes morales ordinaires s’effacent au profit de la discipline du groupe, de l’obéissance, du sacrifice et d’une rhétorique de guerre. La violence cesse d’être impensable ; elle devient justifiable, parfois même sacrée. (ResearchGate)

Ce niveau fait écho à ce que l’UNODC décrit comme la phase où l’idéologie extrémiste violente fournit non seulement une explication du monde, mais une autorisation morale d’agir contre des cibles désignées. (UNODC)

Niveau 5 — Passage à l’acte terroriste

Le dernier niveau est celui où la violence est effectivement commise ou directement préparée. L’auteur accepte alors pleinement la logique de l’action terroriste : le meurtre, l’attentat, l’appui logistique, la participation opérationnelle ou le sacrifice de soi peuvent être perçus comme des devoirs. Moghaddam présente ce sommet comme le point où l’escalier s’est tellement resserré que les alternatives psychologiques et morales semblent avoir disparu pour le sujet. (ResearchGate)


3. Schéma synthétique des 6 étapes

REZ-DE-CHAUSSÉE
Injustice perçue / frustration / humiliation
        ↓
1er étage
Sentiment d’impasse / déplacement de la colère
        ↓
2e étage
Vision morale binaire / rigidification idéologique
        ↓
3e étage
Rencontre avec groupe, réseau ou recruteur
        ↓
4e étage
Déshumanisation de l’ennemi / violence légitime
        ↓
5e étage
Engagement terroriste / passage à l’acte

Ce schéma est une reformulation pédagogique du modèle originel de l’escalier. (ResearchGate)


4. Facteurs de vulnérabilité

Il faut être très prudent ici : un facteur de vulnérabilité n’est jamais une preuve de radicalisation. Ce sont des éléments qui peuvent augmenter la susceptibilité de certains individus dans certains contextes, surtout lorsqu’ils se combinent. Les sources onusiennes mettent en avant des facteurs structurels, relationnels et psychologiques. (UNODC)

A. Facteurs structurels

  • sentiment d’exclusion sociale ou politique ;
  • discrimination ou marginalisation ;
  • absence d’opportunités perçues ;
  • exposition à des environnements violents ou conflictuels ;
  • défiance profonde envers les institutions. (UNODC)

B. Facteurs relationnels

  • isolement ;
  • rupture avec les réseaux ordinaires de socialisation ;
  • influence d’un recruteur, d’un mentor ou d’un groupe fermé ;
  • besoin fort d’appartenance ;
  • loyauté croissante à une communauté idéologique. (UNODC)

C. Facteurs psychologiques et cognitifs

  • sentiment d’humiliation ou de persécution ;
  • pensée binaire et rigidification cognitive ;
  • quête identitaire intense ;
  • besoin de certitude absolue ;
  • attrait pour les récits héroïques, sacrificiels ou rédempteurs. (ResearchGate)

D. Facteurs numériques et informationnels

  • immersion dans des écosystèmes informationnels fermés ;
  • exposition répétée à des contenus de propagande ;
  • renforcement algorithmique ou communautaire de croyances extrêmes ;
  • normalisation progressive des discours de haine ou de violence. Cette dimension est aujourd’hui fréquemment discutée dans les travaux sur l’extrémisme violent contemporain. (UNODC)

5. Indicateurs de détection

Là encore, prudence absolue : il ne faut pas confondre indice, suspicion, preuve et diagnostic. En pratique, la détection repose moins sur un signe isolé que sur des faisceaux d’indices, surtout lorsque l’on observe des ruptures rapides, des accumulations et une cohérence nouvelle entre discours, relations et comportements. Les approches institutionnelles de prévention insistent sur cette lecture globale et contextualisée. (UNODC)

A. Indicateurs discursifs

  • adoption soudaine d’un discours très polarisé ;
  • justification explicite de la violence contre des civils ou des groupes ;
  • emploi répété d’une rhétorique de guerre, de purification ou de trahison ;
  • fascination pour le martyre, le sacrifice ou la violence rédemptrice. (UNODC)

B. Indicateurs relationnels

  • retrait brusque des liens ordinaires ;
  • insertion dans un cercle exclusif et fortement idéologisé ;
  • rupture avec la famille, l’école, le travail ou les anciens amis au profit d’un nouveau groupe totalisant ;
  • obéissance croissante à une autorité idéologique. (UNODC)

C. Indicateurs comportementaux

  • changements brusques de routine et de fréquentations ;
  • secret excessif autour des activités ou communications ;
  • adhésion croissante à des pratiques de séparation radicale ;
  • intérêt obsessionnel pour des contenus glorifiant la violence ou le terrorisme. (UNODC)

D. Indicateurs cognitifs

  • fermeture au débat ;
  • pensée de plus en plus absolue ;
  • incapacité croissante à reconnaître la légitimité d’autrui ;
  • vision conspirationnelle totale du monde ;
  • réduction du réel à une lutte existentielle entre “eux” et “nous”. (ResearchGate)

Point essentiel

Un indicateur pris seul n’autorise pas une conclusion. Ce qui alerte, c’est la combinaison de plusieurs indices, leur évolution dans le temps, et surtout la montée d’une légitimation explicite de la violence. (UNODC)


6. Avantages du modèle de Moghaddam

Le grand avantage du modèle est sa clarté pédagogique. Il montre que la radicalisation violente n’est pas un événement instantané mais un processus de fermeture progressive. Il aide aussi à penser la prévention à plusieurs niveaux : justice sociale, ouverture des alternatives, travail relationnel, contre-discours, accompagnement de la sortie, etc. (ResearchGate)

Il a aussi le mérite d’articuler facteurs macro et micro-processus psychologiques : injustice perçue, frustration, appartenance groupale, rigidification morale, autorisation de la violence. (ResearchGate)


7. Limites du modèle

Le modèle ne doit pas être lu comme une loi universelle. La revue critique de 2011 rappelle que plusieurs éléments sont soutenus par la littérature, mais que les parcours ne sont pas toujours linéaires, ni identiques selon les formes d’extrémisme, les contextes ou les trajectoires individuelles. (ResearchGate)

Autre limite importante : il existe un risque de sur-simplification. Tous les individus exposés à l’injustice ou à la frustration ne se radicalisent pas, et tous les radicalisés ne passent pas à l’acte terroriste. Les travaux contemporains soulignent d’ailleurs la nécessité de distinguer radicalisation idéologique, engagement militant radical et implication terroriste. (ResearchGate)


Conclusion

Le modèle de Moghaddam reste l’un des cadres les plus connus pour penser la radicalisation violente comme processus à plusieurs étages. Il est particulièrement utile pour visualiser la manière dont un individu peut passer d’un sentiment d’injustice à une légitimation puis à une participation violente, sous l’effet combiné de facteurs sociaux, cognitifs et groupaux. (ResearchGate)

Sa force est pédagogique ; sa faiblesse est de risquer la simplification si on l’applique mécaniquement. Il faut donc l’utiliser comme une grille de compréhension, non comme un diagnostic automatique. En prévention comme en recherche, l’enjeu est d’identifier les vulnérabilités, les ruptures et les signaux de légitimation de la violence, sans confondre vulnérabilité sociale et dangerosité terroriste. (ResearchGate)

Sources principales

  • F. M. Moghaddam, The Staircase to Terrorism, article de référence présentant le modèle en six niveaux. (ResearchGate)
  • Lygre, Eid, Larsson & Ranstorp, Terrorism as a Process: A Critical Review of Moghaddam’s Staircase to Terrorism, revue critique des appuis empiriques et des limites du modèle. (ResearchGate)
  • UNODC, Radicalization & Violent Extremism, présentation générale des notions de radicalisation violente. (UNODC)
  • UNODC, Drivers of Violent Extremism, sur les facteurs structurels et psychologiques de vulnérabilité. (UNODC)
  • UNODC, Preventing and Countering Violent Extremism / Module 15, sur les logiques de prévention, facteurs de risque et lecture processuelle. (UNODC)

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