Vue d'ensemble des grandes juridictions internationales : CIJ, CPI, CEDH, DIH — qui juge quoi, qui peut saisir, quels textes fondateurs, et quelles décisions font jurisprudence en 2026.

Introduction : pourquoi connaître la jurisprudence internationale ?

Le droit international n’est pas un droit abstrait réservé aux diplomates. Il protège des millions de civils en temps de guerre, encadre la répression des crimes les plus graves, et fonde les recours que des États, des ONG et parfois des individus peuvent exercer à l’échelle mondiale. Connaître la jurisprudence internationale, c’est connaître les armes juridiques disponibles.

Ce guide CAJI présente les six grandes juridictions internationales, leurs textes fondateurs, leur jurisprudence clé, et — point essentiel — comment les interpeller concrètement.


1. La Cour internationale de Justice (CIJ)

1.1 Qui est-elle et que juge-t-elle ?

La Cour internationale de Justice (CIJ), siégeant à La Haye, est l’organe judiciaire principal de l’ONU créée par la Charte des Nations Unies en 1945. Elle règle exclusivement les différends entre États : un particulier, une ONG ou une entreprise ne peut pas la saisir directement.

Elle remplit deux fonctions :

  • Fonction contentieuse : rendre des arrêts obligatoires dans les litiges entre États (frontières, violations de traités, responsabilité internationale, usage de la force).
  • Fonction consultative : rendre des avis consultatifs sur des questions juridiques posées par des organes de l’ONU autorisés.

1.2 Comment un État saisit-il la CIJ ?

La CIJ ne peut être saisie que si les États ont accepté sa compétence selon l’un des trois mécanismes :

  1. Clause compromissoire dans un traité : le traité prévoit que les différends seront portés devant la CIJ. C’est le cas de la Convention sur le génocide (1948), de la Convention contre la torture, et de la Convention CERD.
  2. Déclaration d’acceptation de compétence obligatoire (article 36 §2 du Statut) : environ 74 États ont déposé une telle déclaration, souvent avec des réserves.
  3. Compromis (special agreement) : les deux États conviennent ensemble de soumettre un différend précis à la CIJ.

📎 Statut de la CIJ : https://www.icj-cij.org/statute
📎 Base de compétence : https://www.icj-cij.org/basis-of-jurisdiction

1.3 Les mesures conservatoires — procédure d’urgence

Un État peut demander des mesures conservatoires en cas d’urgence pour prévenir un préjudice irréparable. La CIJ examine : l’urgence, la plausibilité des droits invoqués, et le lien entre les mesures et les droits. Ces mesures sont juridiquement contraignantes depuis l’arrêt LaGrand (2001).

1.4 Les arrêts fondamentaux de la CIJ

Affaire Année Apport clé
Détroit de Corfou (RU c. Albanie) 1949 Premier arrêt CIJ ; responsabilité étatique pour actes commis sur son territoire au préjudice d’États tiers
Barcelona Traction (Belgique c. Espagne) 1970 Concept d’obligations erga omnes dues à la communauté internationale (génocide, esclavage, discrimination raciale)
Activités militaires au Nicaragua (Nicaragua c. USA) 1986 Définition de l’agression ; non-intervention ; standard du « contrôle effectif »
Application de la Convention sur le génocide (Bosnie c. Serbie) 2007 Définition et preuve du génocide ; dolus specialis ; complicité d’un État dans un génocide
Mandat d’arrêt (RDC c. Belgique) 2002 Immunité absolue des chefs d’État en exercice devant les juridictions étrangères
LaGrand (Allemagne c. USA) 2001 Caractère contraignant des mesures conservatoires ; droits consulaires
Mur en territoire palestinien occupé (avis) 2004 Application de la CEDH et du DIH dans les territoires occupés ; obligations extraterritoriales
Gambie c. Myanmar — mesures conservatoires 2020 Un État tiers peut agir en vertu de la Convention sur le génocide sans lien direct avec les victimes
Ukraine c. Russie — mesures conservatoires 2022 Ordre à la Russie de suspendre ses opérations militaires en Ukraine
Afrique du Sud c. Israël — mesures conservatoires 2024 Ordonnance d’arrêt des opérations à Rafah ; application de la Convention sur le génocide à un conflit en cours

2. La Cour pénale internationale (CPI)

2.1 Qui est-elle et que juge-t-elle ?

La CPI, créée par le Statut de Rome (1998) et opérationnelle depuis 2002, siège à La Haye. Elle juge des individus pour quatre crimes :

  • Le génocide (article 6) : intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux.
  • Les crimes contre l’humanité (article 7) : attaque généralisée ou systématique contre une population civile.
  • Les crimes de guerre (article 8) : violations graves des Conventions de Genève et du droit humanitaire coutumier.
  • Le crime d’agression (article 8 bis, amendements de Kampala 2010) : emploi illégal de la force armée d’un État contre un autre.

La CPI est complémentaire : elle n’intervient que si les États n’ont pas la volonté ou la capacité réelle de poursuivre eux-mêmes (article 17 du Statut de Rome).

2.2 Comment interpeller la CPI ?

  1. Renvoi par un État partie (articles 13 et 14) : tout État parti au Statut de Rome peut déférer une situation au Procureur.
  2. Renvoi par le Conseil de sécurité de l’ONU (article 13(b)) : même si l’État concerné n’est pas partie. C’est ainsi que le Soudan a été renvoyé devant la CPI en 2005 (résolution 1593).
  3. Initiative proprio motu du Procureur (article 15) : n’importe qui — individu, ONG, État — peut envoyer des communications au Procureur pour l’alerter sur des crimes. Le Procureur peut ensuite ouvrir une enquête préliminaire.
💡 Comment une ONG interpelle-t-elle le Procureur de la CPI ?

Via l’article 15, toute personne physique ou morale peut adresser au Bureau du Procureur des communications sur des crimes relevant de la compétence de la Cour. La communication doit contenir : description des faits, présumés auteurs, victimes, preuves disponibles, lien avec un État partie.

📎 Formulaire officiel : https://www.icc-cpi.int/submit-communications-to-the-office-of-the-prosecutor

2.3 Les décisions fondamentales de la CPI

Affaire / Mandat Année Apport clé
Lubanga Dyilo (RDC) 2012 Première condamnation CPI ; enrôlement d’enfants soldats comme crime de guerre
Ahmad Al Faqi Al Mahdi (Mali) 2016 Destruction de sites culturels à Tombouctou comme crime de guerre
Dominic Ongwen (Ouganda) 2021 61 crimes de guerre et crimes contre l’humanité ; responsabilité de l’ex-enfant soldat
Mandats Poutine + Lvova-Belova 2023 Premier mandat contre un chef d’État du G8 en exercice ; déportation d’enfants
Mandats Netanyahu + Gallant 2024 Crimes contre l’humanité et crimes de guerre à Gaza
Mandat Min Aung Hlaing (Myanmar) 2024 Compétence indirecte via le Bangladesh pour expulsion des Rohingyas

3. Le Droit International Humanitaire (DIH)

3.1 Les textes fondateurs

  • Les quatre Conventions de Genève (1949) : protègent blessés, malades, prisonniers de guerre, et civils. Ratifiées par 196 États — universalité totale.
  • Protocole additionnel I (1977) : conflits armés internationaux ; règles sur la distinction, la proportionnalité, la précaution (articles 48-58).
  • Protocole additionnel II (1977) : conflits armés non internationaux (guerres civiles).
  • Article 3 commun : socle minimal applicable à tous les conflits armés non internationaux — interdit meurtres, tortures et traitements inhumains.
  • Droit coutumier CICR (étude 2005) : 161 règles applicables à tous les États et groupes armés.

3.2 Les cinq principes cardinaux

  • Distinction : séparer combattants et civils, objectifs militaires et biens civils.
  • Proportionnalité : interdire les attaques causant des pertes civiles excessives par rapport à l’avantage militaire attendu.
  • Précaution : prendre toutes les précautions possibles pour réduire les pertes civiles.
  • Nécessité militaire : n’autoriser que les mesures nécessaires à l’objectif militaire légitime.
  • Humanité : interdire les souffrances inutiles, même aux combattants.

📎 Base de données DIH du CICR : https://ihl-databases.icrc.org/fr


4. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH)

4.1 Qui peut la saisir et comment ?

La CEDH, siégeant à Strasbourg, protège les droits de la Convention européenne des droits de l’homme (1950) dans 46 États membres du Conseil de l’Europe.

Peut saisir la CEDH :

  • Tout État partie contre un autre État partie (requête interétatique, article 33).
  • Toute personne physique, ONG ou groupe de particuliers victime d’une violation par un État partie (requête individuelle, article 34) — voie la plus utilisée.

4.2 Les conditions de recevabilité

  1. Épuisement des voies de recours internes : le requérant doit avoir utilisé tous les recours disponibles dans son pays (appel, cassation…).
  2. Délai de 4 mois à compter de la décision définitive interne (réduit de 6 à 4 mois depuis août 2022).
  3. La requête ne doit pas être anonyme.
  4. Le requérant doit avoir subi un préjudice important.
  5. La requête ne doit pas être abusive ou manifestement mal fondée.

📎 Formulaire de requête : https://www.echr.coe.int/applicants
📎 Jurisprudence HUDOC : https://hudoc.echr.coe.int

4.3 Les arrêts fondamentaux de la CEDH

Affaire Année Apport clé
Golder c. Royaume-Uni 1975 Droit d’accès à un tribunal inhérent à l’article 6 ; méthode téléologique d’interprétation
Soering c. Royaume-Uni 1989 Interdiction d’extradition vers un État où risque de traitement contraire à l’article 3
Selmouni c. France 1999 Convention comme « instrument vivant » ; définition évolutive de la torture
Al-Skeini c. Royaume-Uni 2011 Responsabilité du RU pour morts civils irakiens par ses soldats en Irak — extension de la juridiction extraterritoriale
Duarte Agostinho c. Portugal et 32 États 2024 Affaire climatique ; obligation des États de protéger contre les effets négatifs du changement climatique

5. Les tribunaux ad hoc et tribunaux mixtes

  • TPIY (ex-Yougoslavie, 1993-2017) : a défini la torture, le viol comme crime de guerre, l’entreprise criminelle commune. Arrêts clés : Tadic (1999), Krstić — génocide de Srebrenica (2001).
  • TPIR (Rwanda, 1994-2015) : première condamnation pour génocide (Akayesu, 1998) ; le viol peut constituer un acte de génocide ; Nahimana (2003) — condamnation des médias incitant au génocide.
  • Tribunal spécial pour la Sierra Leone (2002-2013) : condamnation de Charles Taylor, ex-président du Liberia — premier chef d’État africain condamné par un tribunal international.
  • Chambres africaines extraordinaires (Sénégal, 2016) : jugement d’Hissène Habré pour crimes contre l’humanité — compétence universelle exercée par une juridiction africaine.

6. Les textes fondateurs du droit international à connaître absolument

Texte Année Importance
Charte des Nations Unies 1945 Architecture du droit international contemporain ; interdiction du recours à la force (art. 2(4))
Convention sur le génocide 1948 Définition du génocide ; obligation de prévenir et punir ; clause CIJ automatique
Déclaration universelle des droits de l’homme 1948 Fondement normatif des droits humains ; valeur coutumière de nombreuses dispositions
Conventions de Genève I-IV 1949 Socle universel du DIH ; 196 États parties
Convention européenne des droits de l’homme 1950 Instrument de droits humains le plus efficacement mis en œuvre au monde
Convention de Vienne sur le droit des traités 1969 Règles d’interprétation et d’application des traités (art. 31-33)
Protocoles additionnels I et II aux CG 1977 Renforcement du DIH ; règles sur la conduite des hostilités
Statut de Rome / CPI 1998 Création de la CPI ; définition des quatre crimes internationaux
Amendements de Kampala 2010 Crime d’agression (art. 8 bis)

7. Ressources officielles

Document CAJI — Centre d’Analyse Juridique International — Mars 2026.