Introduction : pourquoi connaître la jurisprudence internationale ?
Le droit international n’est pas un droit abstrait réservé aux diplomates. Il protège des millions de civils en temps de guerre, encadre la répression des crimes les plus graves, et fonde les recours que des États, des ONG et parfois des individus peuvent exercer à l’échelle mondiale. Connaître la jurisprudence internationale, c’est connaître les armes juridiques disponibles.
Ce guide CAJI présente les six grandes juridictions internationales, leurs textes fondateurs, leur jurisprudence clé, et — point essentiel — comment les interpeller concrètement.
1. La Cour internationale de Justice (CIJ)
1.1 Qui est-elle et que juge-t-elle ?
La Cour internationale de Justice (CIJ), siégeant à La Haye, est l’organe judiciaire principal de l’ONU créée par la Charte des Nations Unies en 1945. Elle règle exclusivement les différends entre États : un particulier, une ONG ou une entreprise ne peut pas la saisir directement.
Elle remplit deux fonctions :
- Fonction contentieuse : rendre des arrêts obligatoires dans les litiges entre États (frontières, violations de traités, responsabilité internationale, usage de la force).
- Fonction consultative : rendre des avis consultatifs sur des questions juridiques posées par des organes de l’ONU autorisés.
1.2 Comment un État saisit-il la CIJ ?
La CIJ ne peut être saisie que si les États ont accepté sa compétence selon l’un des trois mécanismes :
- Clause compromissoire dans un traité : le traité prévoit que les différends seront portés devant la CIJ. C’est le cas de la Convention sur le génocide (1948), de la Convention contre la torture, et de la Convention CERD.
- Déclaration d’acceptation de compétence obligatoire (article 36 §2 du Statut) : environ 74 États ont déposé une telle déclaration, souvent avec des réserves.
- Compromis (special agreement) : les deux États conviennent ensemble de soumettre un différend précis à la CIJ.
📎 Statut de la CIJ : https://www.icj-cij.org/statute
📎 Base de compétence : https://www.icj-cij.org/basis-of-jurisdiction
1.3 Les mesures conservatoires — procédure d’urgence
Un État peut demander des mesures conservatoires en cas d’urgence pour prévenir un préjudice irréparable. La CIJ examine : l’urgence, la plausibilité des droits invoqués, et le lien entre les mesures et les droits. Ces mesures sont juridiquement contraignantes depuis l’arrêt LaGrand (2001).
1.4 Les arrêts fondamentaux de la CIJ
| Affaire | Année | Apport clé |
|---|---|---|
| Détroit de Corfou (RU c. Albanie) | 1949 | Premier arrêt CIJ ; responsabilité étatique pour actes commis sur son territoire au préjudice d’États tiers |
| Barcelona Traction (Belgique c. Espagne) | 1970 | Concept d’obligations erga omnes dues à la communauté internationale (génocide, esclavage, discrimination raciale) |
| Activités militaires au Nicaragua (Nicaragua c. USA) | 1986 | Définition de l’agression ; non-intervention ; standard du « contrôle effectif » |
| Application de la Convention sur le génocide (Bosnie c. Serbie) | 2007 | Définition et preuve du génocide ; dolus specialis ; complicité d’un État dans un génocide |
| Mandat d’arrêt (RDC c. Belgique) | 2002 | Immunité absolue des chefs d’État en exercice devant les juridictions étrangères |
| LaGrand (Allemagne c. USA) | 2001 | Caractère contraignant des mesures conservatoires ; droits consulaires |
| Mur en territoire palestinien occupé (avis) | 2004 | Application de la CEDH et du DIH dans les territoires occupés ; obligations extraterritoriales |
| Gambie c. Myanmar — mesures conservatoires | 2020 | Un État tiers peut agir en vertu de la Convention sur le génocide sans lien direct avec les victimes |
| Ukraine c. Russie — mesures conservatoires | 2022 | Ordre à la Russie de suspendre ses opérations militaires en Ukraine |
| Afrique du Sud c. Israël — mesures conservatoires | 2024 | Ordonnance d’arrêt des opérations à Rafah ; application de la Convention sur le génocide à un conflit en cours |
2. La Cour pénale internationale (CPI)
2.1 Qui est-elle et que juge-t-elle ?
La CPI, créée par le Statut de Rome (1998) et opérationnelle depuis 2002, siège à La Haye. Elle juge des individus pour quatre crimes :
- Le génocide (article 6) : intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux.
- Les crimes contre l’humanité (article 7) : attaque généralisée ou systématique contre une population civile.
- Les crimes de guerre (article 8) : violations graves des Conventions de Genève et du droit humanitaire coutumier.
- Le crime d’agression (article 8 bis, amendements de Kampala 2010) : emploi illégal de la force armée d’un État contre un autre.
La CPI est complémentaire : elle n’intervient que si les États n’ont pas la volonté ou la capacité réelle de poursuivre eux-mêmes (article 17 du Statut de Rome).
2.2 Comment interpeller la CPI ?
- Renvoi par un État partie (articles 13 et 14) : tout État parti au Statut de Rome peut déférer une situation au Procureur.
- Renvoi par le Conseil de sécurité de l’ONU (article 13(b)) : même si l’État concerné n’est pas partie. C’est ainsi que le Soudan a été renvoyé devant la CPI en 2005 (résolution 1593).
- Initiative proprio motu du Procureur (article 15) : n’importe qui — individu, ONG, État — peut envoyer des communications au Procureur pour l’alerter sur des crimes. Le Procureur peut ensuite ouvrir une enquête préliminaire.
Via l’article 15, toute personne physique ou morale peut adresser au Bureau du Procureur des communications sur des crimes relevant de la compétence de la Cour. La communication doit contenir : description des faits, présumés auteurs, victimes, preuves disponibles, lien avec un État partie.
📎 Formulaire officiel : https://www.icc-cpi.int/submit-communications-to-the-office-of-the-prosecutor
2.3 Les décisions fondamentales de la CPI
| Affaire / Mandat | Année | Apport clé |
|---|---|---|
| Lubanga Dyilo (RDC) | 2012 | Première condamnation CPI ; enrôlement d’enfants soldats comme crime de guerre |
| Ahmad Al Faqi Al Mahdi (Mali) | 2016 | Destruction de sites culturels à Tombouctou comme crime de guerre |
| Dominic Ongwen (Ouganda) | 2021 | 61 crimes de guerre et crimes contre l’humanité ; responsabilité de l’ex-enfant soldat |
| Mandats Poutine + Lvova-Belova | 2023 | Premier mandat contre un chef d’État du G8 en exercice ; déportation d’enfants |
| Mandats Netanyahu + Gallant | 2024 | Crimes contre l’humanité et crimes de guerre à Gaza |
| Mandat Min Aung Hlaing (Myanmar) | 2024 | Compétence indirecte via le Bangladesh pour expulsion des Rohingyas |
3. Le Droit International Humanitaire (DIH)
3.1 Les textes fondateurs
- Les quatre Conventions de Genève (1949) : protègent blessés, malades, prisonniers de guerre, et civils. Ratifiées par 196 États — universalité totale.
- Protocole additionnel I (1977) : conflits armés internationaux ; règles sur la distinction, la proportionnalité, la précaution (articles 48-58).
- Protocole additionnel II (1977) : conflits armés non internationaux (guerres civiles).
- Article 3 commun : socle minimal applicable à tous les conflits armés non internationaux — interdit meurtres, tortures et traitements inhumains.
- Droit coutumier CICR (étude 2005) : 161 règles applicables à tous les États et groupes armés.
3.2 Les cinq principes cardinaux
- Distinction : séparer combattants et civils, objectifs militaires et biens civils.
- Proportionnalité : interdire les attaques causant des pertes civiles excessives par rapport à l’avantage militaire attendu.
- Précaution : prendre toutes les précautions possibles pour réduire les pertes civiles.
- Nécessité militaire : n’autoriser que les mesures nécessaires à l’objectif militaire légitime.
- Humanité : interdire les souffrances inutiles, même aux combattants.
📎 Base de données DIH du CICR : https://ihl-databases.icrc.org/fr
4. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH)
4.1 Qui peut la saisir et comment ?
La CEDH, siégeant à Strasbourg, protège les droits de la Convention européenne des droits de l’homme (1950) dans 46 États membres du Conseil de l’Europe.
Peut saisir la CEDH :
- Tout État partie contre un autre État partie (requête interétatique, article 33).
- Toute personne physique, ONG ou groupe de particuliers victime d’une violation par un État partie (requête individuelle, article 34) — voie la plus utilisée.
4.2 Les conditions de recevabilité
- Épuisement des voies de recours internes : le requérant doit avoir utilisé tous les recours disponibles dans son pays (appel, cassation…).
- Délai de 4 mois à compter de la décision définitive interne (réduit de 6 à 4 mois depuis août 2022).
- La requête ne doit pas être anonyme.
- Le requérant doit avoir subi un préjudice important.
- La requête ne doit pas être abusive ou manifestement mal fondée.
📎 Formulaire de requête : https://www.echr.coe.int/applicants
📎 Jurisprudence HUDOC : https://hudoc.echr.coe.int
4.3 Les arrêts fondamentaux de la CEDH
| Affaire | Année | Apport clé |
|---|---|---|
| Golder c. Royaume-Uni | 1975 | Droit d’accès à un tribunal inhérent à l’article 6 ; méthode téléologique d’interprétation |
| Soering c. Royaume-Uni | 1989 | Interdiction d’extradition vers un État où risque de traitement contraire à l’article 3 |
| Selmouni c. France | 1999 | Convention comme « instrument vivant » ; définition évolutive de la torture |
| Al-Skeini c. Royaume-Uni | 2011 | Responsabilité du RU pour morts civils irakiens par ses soldats en Irak — extension de la juridiction extraterritoriale |
| Duarte Agostinho c. Portugal et 32 États | 2024 | Affaire climatique ; obligation des États de protéger contre les effets négatifs du changement climatique |
5. Les tribunaux ad hoc et tribunaux mixtes
- TPIY (ex-Yougoslavie, 1993-2017) : a défini la torture, le viol comme crime de guerre, l’entreprise criminelle commune. Arrêts clés : Tadic (1999), Krstić — génocide de Srebrenica (2001).
- TPIR (Rwanda, 1994-2015) : première condamnation pour génocide (Akayesu, 1998) ; le viol peut constituer un acte de génocide ; Nahimana (2003) — condamnation des médias incitant au génocide.
- Tribunal spécial pour la Sierra Leone (2002-2013) : condamnation de Charles Taylor, ex-président du Liberia — premier chef d’État africain condamné par un tribunal international.
- Chambres africaines extraordinaires (Sénégal, 2016) : jugement d’Hissène Habré pour crimes contre l’humanité — compétence universelle exercée par une juridiction africaine.
6. Les textes fondateurs du droit international à connaître absolument
| Texte | Année | Importance |
|---|---|---|
| Charte des Nations Unies | 1945 | Architecture du droit international contemporain ; interdiction du recours à la force (art. 2(4)) |
| Convention sur le génocide | 1948 | Définition du génocide ; obligation de prévenir et punir ; clause CIJ automatique |
| Déclaration universelle des droits de l’homme | 1948 | Fondement normatif des droits humains ; valeur coutumière de nombreuses dispositions |
| Conventions de Genève I-IV | 1949 | Socle universel du DIH ; 196 États parties |
| Convention européenne des droits de l’homme | 1950 | Instrument de droits humains le plus efficacement mis en œuvre au monde |
| Convention de Vienne sur le droit des traités | 1969 | Règles d’interprétation et d’application des traités (art. 31-33) |
| Protocoles additionnels I et II aux CG | 1977 | Renforcement du DIH ; règles sur la conduite des hostilités |
| Statut de Rome / CPI | 1998 | Création de la CPI ; définition des quatre crimes internationaux |
| Amendements de Kampala | 2010 | Crime d’agression (art. 8 bis) |
7. Ressources officielles
- CIJ : https://www.icj-cij.org/fr
- CPI : https://www.icc-cpi.int/fr
- CEDH / HUDOC : https://hudoc.echr.coe.int
- CICR — Base DIH : https://ihl-databases.icrc.org/fr
- OHCHR : https://www.ohchr.org/fr
- United Nations Treaty Collection : https://treaties.un.org
Document CAJI — Centre d’Analyse Juridique International — Mars 2026.
