Voici la Fiche 13 — Typologies du terrorisme : classification académique, Alex P. Schmid, Walter Laqueur et David C. Rapoport.

Tableau comparatif des typologies

Schmid, Laqueur, Rapoport

Avantages et limites

Introduction

En études sur le terrorisme, une typologie sert à classer des phénomènes hétérogènes pour mieux les comparer. Elle ne donne pas une définition unique du terrorisme ; elle propose plutôt une manière de découper le champ selon certains critères : motivation, idéologie, cible, mode opératoire, temporalité historique, rapport à l’État, portée géographique, ou encore structure organisationnelle. Alex P. Schmid souligne justement que les typologies sont nécessaires à l’analyse, mais qu’elles restent toujours des constructions intellectuelles simplificatrices, jamais un reflet parfait de la réalité. (CILCT)

Les trois approches retenues ici sont complémentaires plutôt que concurrentes. Schmid raisonne surtout comme analyste du champ : il recense et ordonne les principales formes de terrorisme selon plusieurs critères possibles. Laqueur insiste davantage sur les transformations historiques et qualitatives du terrorisme, notamment le passage vers des formes plus indiscriminées, transnationales et parfois religieusement justifiées. Rapoport, enfin, propose l’une des typologies historiques les plus célèbres, celle des “quatre vagues”, qui classe le terrorisme moderne selon de grandes séquences idéologiques mondiales. (CILCT)

Sur le plan méthodologique, ces trois auteurs répondent à trois questions différentes.
Schmid demande surtout : quels types peut-on distinguer ?
Laqueur demande : comment le terrorisme s’est-il transformé ?
Rapoport demande : quelles grandes vagues historiques structurent la modernité terroriste ? (CILCT)


1. La typologie chez Alex P. Schmid

Alex P. Schmid est l’un des auteurs qui a le plus systématiquement travaillé la question des définitions, des typologies et des théories du terrorisme. Dans ses travaux de synthèse, il montre qu’il n’existe pas une seule manière satisfaisante de classer le terrorisme, mais plusieurs entrées possibles : selon les auteurs, les motivations, les cibles, les méthodes, les contextes politiques, le rapport à l’État, ou la fonction stratégique de la violence. Il insiste donc sur le caractère pluridimensionnel de toute classification sérieuse. (CILCT)

Chez Schmid, on trouve souvent des distinctions telles que :

  • terrorisme d’État / terrorisme non étatique ;
  • terrorisme national, international ou transnational ;
  • terrorisme nationaliste-séparatiste, révolutionnaire, religieux, d’extrême gauche, d’extrême droite, voire single issue selon certaines typologies du champ ;
  • distinctions selon les cibles ou selon les fonctions de la violence. (CILCT)

L’intérêt majeur de Schmid est de rappeler qu’aucune typologie unidimensionnelle ne suffit. Un même groupe peut être à la fois religieux, transnational, anti-occidental, insurrectionnel, et recourir à des méthodes relevant de plusieurs catégories. Il défend donc implicitement une logique de classification croisée plutôt qu’un classement rigide en cases exclusives. (CILCT)

Idée centrale chez Schmid

La typologie n’est pas une vérité ontologique ; c’est un instrument analytique. Plus elle est rigide, plus elle risque de déformer la réalité. (CILCT)


2. La typologie chez Walter Laqueur

Walter Laqueur est surtout connu pour ses analyses historiques du terrorisme et pour sa réflexion sur sa transformation. Il ne propose pas une typologie fermée sous forme de tableau unique comme un manuel classificatoire strict ; en revanche, ses travaux opposent fortement des formes plus anciennes de terrorisme à ce qu’il appelle parfois le “new terrorism” ou le terrorisme transformé de la fin du XXe siècle. Dans Postmodern Terrorism, il insiste notamment sur la montée de formes de violence plus destructrices, moins limitées, plus indifférentes à la distinction des victimes, souvent plus religieuses, apocalyptiques ou millénaristes, et moins attachées aux anciens calculs de publicité politique mesurée. (JSTOR)

Chez Laqueur, la classification fonctionne donc souvent par grands contrastes historiques et qualitatifs :

  • terrorisme plus ancien / terrorisme plus récent ;
  • terrorisme à visée politique stratégique limitée / terrorisme à visée plus absolue ou messianique ;
  • terrorisme plus national / terrorisme plus transnational ;
  • terrorisme séculier / terrorisme religieux. (JSTOR)

Laqueur a fortement contribué à populariser l’idée que les formes récentes de terrorisme, notamment religieuses, sont moins contraintes par les logiques politiques classiques et potentiellement plus enclines à la violence de masse. Cette intuition a profondément marqué le champ, même si elle a aussi été contestée par plusieurs chercheurs qui estiment que la rupture entre “ancien” et “nouveau” terrorisme a parfois été exagérée. (JSTOR)

Idée centrale chez Laqueur

Le terrorisme se classe d’abord par sa transformation historique et par la qualité idéologique et stratégique de sa violence. (JSTOR)


3. La typologie chez David C. Rapoport

David C. Rapoport a proposé l’une des typologies historiques les plus influentes avec sa théorie des “quatre vagues du terrorisme moderne”. Dans cette approche, le terrorisme moderne depuis la fin du XIXe siècle se déploie en grandes vagues successives d’environ une génération chacune, structurées par une énergie idéologique dominante et des formes d’imitation transnationale. Les quatre vagues sont :

  1. la vague anarchiste ;
  2. la vague anticoloniale ;
  3. la vague de la nouvelle gauche ;
  4. la vague religieuse. (CILCT)

Rapoport souligne que chaque vague possède :

  • une périodisation approximative ;
  • une logique idéologique dominante ;
  • des répertoires d’action relativement typiques ;
  • une diffusion transnationale par imitation, apprentissage et circulation des causes. (CILCT)

Sa typologie est particulièrement utile pour penser le terrorisme comme un phénomène historique global plutôt que comme une suite d’affaires isolées. Elle permet de comprendre que des groupes géographiquement éloignés peuvent partager un même horizon d’époque, un même style d’action ou un même imaginaire révolutionnaire ou religieux. (CILCT)

Les 4 vagues de Rapoport

1. Vague anarchiste
Elle commence à la fin du XIXe siècle et se caractérise par l’action contre les dirigeants, les symboles de l’ordre étatique et la circulation internationale d’une culture révolutionnaire de l’attentat. (CILCT)

2. Vague anticoloniale
Elle monte après la Première Guerre mondiale et surtout après la Seconde, avec des groupes luttant contre des empires et pour l’indépendance nationale. (CILCT)

3. Vague de la nouvelle gauche
Elle se développe à partir des années 1960, en lien avec le contexte de guerre froide, l’anti-impérialisme, le tiers-mondisme, et certaines luttes révolutionnaires ou nationalistes. (CILCT)

4. Vague religieuse
Elle s’impose à partir de la fin des années 1970, avec une centralité nouvelle des référents religieux, du sacrifice, du martyre, et d’une portée souvent transnationale. (CILCT)

Idée centrale chez Rapoport

Le terrorisme moderne se comprend surtout comme une succession de vagues historiques transnationales. (CILCT)


4. Tableau comparatif des typologies

AuteurLogique classificatoireCritère principalExemples de catégoriesPoint fortLimite principale
SchmidTypologie analytique pluriellemotivation, acteur, cible, méthode, niveau, rapport à l’ÉtatÉtat / non étatique ; nationaliste ; religieux ; extrême gauche ; extrême droite ; transnationalgrande richesse analytique, souplesse, vision multidimensionnellepeut devenir très large et moins immédiatement opératoire
LaqueurTypologie historique-qualitativetransformation du phénomène, style de violence, degré d’indiscrimination, religiositéancien / nouveau ; séculier / religieux ; limité / mass casualtyutile pour penser les mutations contemporainesrisque de surestimer la rupture entre ancien et nouveau terrorisme
RapoportTypologie historique en vaguespériode + idéologie dominante + diffusion transnationaleanarchiste ; anticoloniale ; nouvelle gauche ; religieusetrès forte puissance pédagogique et historiquesimplifie des phénomènes hybrides et chevauchants

Ce tableau résume les grandes différences entre les trois approches telles qu’elles ressortent des travaux de Schmid, Laqueur et Rapoport. (CILCT)


5. Avantages analytiques de chaque typologie

A. Les avantages de Schmid

L’approche de Schmid est probablement la plus utile quand on veut faire une cartographie fine du terrorisme. Elle permet de croiser plusieurs variables au lieu d’en absolutiser une seule. C’est précieux pour l’analyse contemporaine, car de nombreux acteurs terroristes sont hybrides : un groupe peut être à la fois religieux, nationaliste, transnational et inséré dans une guerre civile locale. Schmid donne donc des outils pour éviter les catégories trop pauvres. (CILCT)

B. Les avantages de Laqueur

Laqueur est particulièrement fort pour penser les mutations du terrorisme. Son apport est moins dans la taxinomie exhaustive que dans la mise en lumière de transformations qualitatives : massification possible de la violence, internationalisation, poids croissant du religieux, recul relatif des logiques de négociation politique classiques. Son approche aide donc à comprendre pourquoi certains terrorismes récents ont paru plus radicaux, moins “instrumentaux” et plus ouverts à la destruction indiscriminée. (JSTOR)

C. Les avantages de Rapoport

Rapoport offre un cadre historique extrêmement pédagogique. Sa théorie des vagues permet de replacer les groupes dans une généalogie mondiale. Elle est très utile pour l’enseignement, pour la mise en perspective historique, et pour comprendre les circulations idéologiques transnationales. Elle aide aussi à montrer que le terrorisme n’est pas une essence stable, mais un répertoire historiquement reconfiguré. (CILCT)


6. Limites des trois approches

A. Limites de Schmid

La richesse classificatoire de Schmid est aussi sa faiblesse possible. Une typologie très multidimensionnelle devient parfois moins simple à manier. Plus on multiplie les critères, plus on risque d’obtenir une cartographie très fine mais moins lisible pour une utilisation rapide. En d’autres termes, Schmid est excellent pour penser la complexité, mais moins immédiatement “compact” qu’un modèle unique. (CILCT)

B. Limites de Laqueur

Laqueur a été beaucoup discuté sur l’idée de “nouveau terrorisme”. Des auteurs comme Isabelle Duyvesteyn ont contesté l’idée que les terrorismes récents seraient radicalement nouveaux, en montrant que plusieurs traits présentés comme neufs avaient en réalité des précédents historiques. La limite de Laqueur est donc le risque de dramatisation de la rupture entre ancien et nouveau. (OPEV)

C. Limites de Rapoport

La grande élégance de la théorie des vagues fait aussi sa fragilité. Dans la réalité, les vagues se chevauchent, les groupes sont parfois hybrides, et certaines régions n’entrent pas parfaitement dans la périodisation proposée. Des critiques ont aussi proposé des modèles alternatifs, par exemple en “strains” plutôt qu’en vagues, précisément pour éviter une périodisation trop uniforme. (CILCT)


7. Lecture comparée : ce que chaque auteur classe vraiment

Il est très utile de voir que ces auteurs ne classent pas exactement la même chose.

Schmid classe surtout des formes de terrorisme selon plusieurs critères.
Laqueur classe surtout des mutations du phénomène.
Rapoport classe surtout des séquences historiques mondiales. (CILCT)

Autrement dit :

  • Schmid est le plus utile pour une typologie analytique détaillée ;
  • Laqueur est le plus utile pour penser les transformations qualitatives ;
  • Rapoport est le plus utile pour la périodisation historique. (CILCT)

8. Conclusion

Les typologies académiques du terrorisme ne sont pas de simples classements scolaires ; elles orientent la recherche, la prévention, la comparaison internationale et parfois même les politiques publiques. Mais elles n’ont pas toutes la même fonction.

L’approche de Schmid est la plus large et la plus souple ; elle rappelle que le terrorisme est un phénomène à plusieurs dimensions. (CILCT)

L’approche de Laqueur est particulièrement utile pour saisir les transformations historiques et qualitatives du terrorisme, surtout la montée de formes plus destructrices et religieusement justifiées, même si cette rupture a parfois été surestimée. (JSTOR)

L’approche de Rapoport reste la plus pédagogique pour comprendre le terrorisme moderne comme une succession de vagues idéologiques transnationales, à condition de ne pas oublier que la réalité est plus entremêlée que le modèle. (CILCT)

La meilleure position académique est sans doute de ne pas opposer ces typologies, mais de les utiliser à des niveaux différents :
Schmid pour la cartographie,
Laqueur pour la mutation,
Rapoport pour la périodisation historique. (CILCT)

Sources principales

  • Alex P. Schmid, Conceptual Issues (Definitions, Typologies and Theories), dans le Handbook of Terrorism Prevention and Preparedness. (CILCT)
  • Alex P. Schmid, Defining Terrorism, pour le cadre conceptuel général et les enjeux classificatoires. (CILCT)
  • David C. Rapoport, The Four Waves of Modern Terrorism. (CILCT)
  • Walter Laqueur, Postmodern Terrorism et travaux sur la transformation du terrorisme. (JSTOR)
  • Isabelle Duyvesteyn, How New Is the New Terrorism?, pour la critique de la rupture ancien/nouveau. (OPEV)

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