Comparaison des deux méthodes
Schéma de processus, avantages et limites
Introduction
Le profilage criminel cherche à inférer certaines caractéristiques probables d’un auteur inconnu à partir des éléments disponibles sur le crime, la scène, la victime et la dynamique des faits. Mais sous le même mot de “profilage”, il existe en réalité deux traditions très différentes. D’un côté, l’approche historiquement associée au FBI, issue de l’expérience opérationnelle des unités d’analyse comportementale, centrée sur l’aide à l’enquête et sur l’interprétation clinique et comportementale du crime. De l’autre, l’approche de David Canter, dite Investigative Psychology, qui veut fonder les inférences sur des modèles psychologiques explicites, des bases de données et des méthodes empiriques, notamment statistiques. (Federal Bureau of Investigation)
La différence entre les deux ne tient donc pas seulement à une “école américaine” contre une “école britannique”. Elle porte plus profondément sur la question suivante : comment produit-on une inférence valable sur un auteur inconnu ? Le FBI a longtemps privilégié une logique de reconstruction experte à partir de l’expérience, de la typologie et de la lecture clinique des comportements. Canter, au contraire, a soutenu que le profilage devait sortir du seul jugement clinique pour entrer dans un cadre plus scientifique, fondé sur des hypothèses testables et des régularités empiriques.
Sur le plan philosophique, l’opposition est nette. L’approche FBI est plus herméneutique et pragmatique : elle lit la scène comme l’expression d’une personnalité et d’une dynamique criminelle. L’approche de Canter est plus nomothétique et probabiliste : elle cherche à relier des actions observables à des caractéristiques plausibles au moyen de modèles théoriques et de données. Autrement dit, le FBI demande souvent : “qu’est-ce que cette scène révèle de ce type d’auteur ?” ; Canter demande plutôt : “quelles inférences sont empiriquement justifiées à partir de ce type de comportement ?” (Federal Bureau of Investigation)
1. L’approche FBI : origine et logique générale
L’approche FBI s’est développée à partir des travaux du Behavioral Science Unit, puis des Behavioral Analysis Units (BAU). Aujourd’hui encore, le FBI présente ses unités d’analyse comportementale comme mobilisant à la fois la recherche psychologique et l’expérience opérationnelle pour aider les enquêtes, en analysant notamment la motivation, la sélection des victimes, le niveau de sophistication, la séquence des actes et la stratégie d’entretien ou d’investigation. (Federal Bureau of Investigation)
Historiquement, cette approche est devenue célèbre à travers l’analyse des crimes violents sériels, en particulier les homicides sexuels. Elle a été popularisée par l’idée qu’un crime reflète certains traits du fonctionnement psychologique de son auteur, et qu’un expert expérimenté peut, à partir de la scène, reconstruire un portrait probable : sexe, âge, niveau social, mode de vie, traits relationnels, antécédents, mobilité, voire comportement post-crime. La littérature de synthèse rappelle que cette tradition a longtemps reposé sur des typologies et sur une forte part de jugement expert. (ResearchGate)
L’un des éléments les plus connus de cette tradition est la distinction entre auteurs organisés et désorganisés, largement diffusée dans la culture criminologique populaire. Cette dichotomie a servi à lire la scène de crime comme un révélateur du degré de planification, de contrôle, d’habileté sociale et de désorganisation psychique du tueur. Mais cette typologie a ensuite été fortement critiquée, y compris empiriquement, notamment par Canter et ses collègues. (University of Huddersfield)
Ce qu’il faut retenir sur le FBI
L’approche FBI :
- est centrée sur l’enquête ;
- mobilise l’expérience opérationnelle et l’analyse comportementale ;
- lit le crime comme un indice de personnalité, de motivation et de style d’action ;
- a historiquement utilisé des typologies, notamment organisé/désorganisé. (Federal Bureau of Investigation)
2. L’approche de David Canter : Investigative Psychology
David Canter a proposé de dépasser le profilage entendu comme simple “art expert” pour l’inscrire dans une discipline plus large : l’Investigative Psychology. Canter et Youngs définissent cette approche comme un cadre intégrant différents apports de la psychologie à l’enquête, à la compréhension du crime, à la gestion de l’information et à la prise de décision. Elle ne se limite donc pas à “faire un profil”, mais vise à produire des outils psychologiques pour l’ensemble du processus investigatif.
Canter critique explicitement le profilage fondé sur le seul jugement clinique. Dans son texte sur Offender profiling, il explique que beaucoup de profils traditionnels reposent sur des inférences cliniques plutôt que sur une évaluation actuarielle ou empirique, et que cette faiblesse est problématique du point de vue de la psychologie scientifique. Il soutient donc qu’il faut relier les actions du crime à des caractéristiques de l’auteur au moyen de cadres théoriques explicites et de tests empiriques.
L’Investigative Psychology repose sur plusieurs idées importantes :
D’abord, l’idée de cohérence interpersonnelle : la manière dont l’auteur traite la victime sur la scène peut refléter sa manière plus générale d’entrer en relation avec autrui. Ensuite, l’idée de signification du crime : les actes ne sont pas seulement des gestes techniques, ils ont une structure psychologique. Enfin, l’idée de différenciation criminelle : les auteurs ne se répartissent pas forcément dans des catégories rigides, mais selon des configurations comportementales que l’on peut analyser statistiquement, par exemple avec la multidimensional scaling (MDS). (University of Huddersfield)
Canter a aussi développé des outils plus spécifiques, notamment en profilage géographique, avec la Circle Theory of Environmental Range, qui distingue notamment les logiques de type marauder et commuter, et cherche à estimer la base probable d’un auteur à partir de la distribution spatiale de ses crimes. (Academia)
Ce qu’il faut retenir sur Canter
L’approche de Canter :
- veut être scientifique, empirique et testable ;
- s’inscrit dans une discipline plus large que le seul profilage ;
- privilégie les régularités observables plutôt que les intuitions cliniques ;
- mobilise des outils statistiques et théoriques ;
- inclut des développements forts en profilage géographique et en analyse de la cohérence comportementale.
3. Schéma de processus : FBI
On peut résumer le processus FBI de manière pédagogique ainsi :
1. Collecte des informations sur le crime
↓
2. Analyse de la scène, de la victime et de la dynamique des faits
↓
3. Interprétation comportementale et clinique
↓
4. Identification d’un type d’auteur probable
↓
5. Élaboration d’un profil investigatif
↓
6. Recommandations pour l’enquête, les auditions et la priorisation des suspects
Dans cette logique, le profil n’est pas conçu comme une preuve judiciaire autonome, mais comme un outil d’aide à l’enquête. Le FBI insiste d’ailleurs sur le fait que ses BAU fournissent des analyses comportementales, des stratégies d’entretien et des recommandations destinées à accroître l’efficacité de l’investigation. (Federal Bureau of Investigation)
4. Schéma de processus : Canter / Investigative Psychology
Le processus chez Canter peut être résumé ainsi :
1. Collecte standardisée des comportements observés
↓
2. Codage des actions, interactions et éléments de contexte
↓
3. Formulation d’hypothèses psychologiques explicites
↓
4. Analyse empirique / statistique des régularités
↓
5. Inférences probabilistes sur caractéristiques, style ou localisation
↓
6. Retour vers l’enquête : tri des suspects, liens entre affaires, orientation stratégique
Ici, la logique n’est pas de “sentir” le profil, mais de construire une inférence justifiable. Canter insiste sur le fait que les relations entre actions et caractéristiques ne peuvent pas être tirées d’une simple intuition ; elles doivent être guidées par une théorie et, autant que possible, soutenues par des données.
5. Comparaison directe FBI vs Canter
A. Fondement théorique
Le FBI repose historiquement sur une combinaison d’expérience opérationnelle, d’entretiens, d’étude de cas, de reconstruction clinique et de typologies. L’objectif premier est l’utilité policière. (Federal Bureau of Investigation)
Canter repose sur une psychologie de l’enquête plus large, avec une exigence de formalisation théorique et de validation empirique. L’objectif est d’améliorer la validité des inférences et pas seulement leur plausibilité narrative.
B. Type de raisonnement
Le FBI raisonne davantage en termes de lecture experte du crime : la scène exprime un style, un niveau de planification, une dynamique relationnelle, une possible psychopathologie. (Federal Bureau of Investigation)
Canter raisonne davantage en termes de modèles relationnels et probabilistes : quels comportements coexistent, quelles régularités sont observables, quelles caractéristiques peuvent être inférées sans dépasser les données ? (University of Huddersfield)
C. Rapport aux catégories
L’approche FBI a longtemps été associée à des typologies binaires ou classificatoires, surtout organisé/désorganisé. (University of Huddersfield)
Canter critique justement cette simplification et cherche à montrer que les comportements criminels se distribuent souvent selon des dimensions continues ou des configurations plus complexes que de simples catégories rigides. (University of Huddersfield)
D. Rapport à la preuve
Le FBI est plus pragmatique : ce qui compte est de produire une aide utile à l’enquête, même si le raisonnement n’est pas toujours strictement formalisé. (Federal Bureau of Investigation)
Canter est plus scientifique au sens méthodologique : il veut que les inférences puissent être discutées, testées, reproduites et corrigées à partir de données.
6. Avantages de l’approche FBI
Premier avantage : elle est opérationnelle. Elle parle directement le langage de l’enquête et s’intègre bien dans des dossiers complexes, notamment en crimes violents, enlèvements, agressions sexuelles sérielles ou homicides. Le FBI présente explicitement ses BAU comme des unités d’assistance investigatrice, utiles pour la motivation, la victimologie, la sophistication de l’auteur et la stratégie d’entretien. (Federal Bureau of Investigation)
Deuxième avantage : elle est rapide et contextualisée. Dans certaines affaires, un regard expert, nourri d’expérience comparative, peut aider à hiérarchiser des pistes ou à repérer des constantes comportementales difficiles à formaliser immédiatement. Cela explique sa persistance dans les pratiques policières. (ResearchGate)
Troisième avantage : elle est souvent riche qualitativement. Elle permet de penser ensemble scène, victime, rituel, séquence des actes, interaction, mise en scène post-crime, et donc d’offrir une lecture globale du dossier. (Federal Bureau of Investigation)
7. Limites de l’approche FBI
La principale limite est son faible niveau de validation empirique par rapport à ce qu’exige une démarche scientifique stricte. La revue systématique de Dowden, Bennell et Bloomfield souligne que, dans l’ensemble de la littérature sur le profilage, une large part des travaux sont surtout discursifs et que la sophistication statistique reste souvent faible. (ResearchGate)
Autre limite : le recours à des typologies simplificatrices, surtout organisé/désorganisé. Canter et ses collègues ont précisément contesté la validité de cette dichotomie en montrant qu’elle ne décrivait pas convenablement la structure empirique des comportements de meurtre sériel. (University of Huddersfield)
Enfin, l’approche FBI peut exposer à un risque de surinterprétation : quand l’expertise repose fortement sur le jugement clinique, elle peut être persuasive sans être toujours suffisamment démontrable. Canter critique explicitement cette dépendance au jugement clinique par opposition à l’évaluation actuarielle.
8. Avantages de l’approche de Canter
Premier avantage : elle est plus scientifique dans son ambition. Elle cherche à relier les actions criminelles à des caractéristiques de l’auteur via des hypothèses explicites, des données et des analyses.
Deuxième avantage : elle est moins dépendante de catégories rigides. Elle permet de penser des continuums, des styles relationnels, des structures spatiales et des configurations plus fines que les vieilles typologies. (University of Huddersfield)
Troisième avantage : elle a produit des outils particulièrement féconds en crime linkage, en profilage géographique et en analyse de la cohérence comportementale. Les travaux sur la Circle Theory montrent par exemple une utilité réelle pour la compréhension des aires d’action de certains auteurs sériels. (Academia)
Quatrième avantage : elle est plus cumulative. Parce qu’elle repose sur des méthodes explicitables, elle peut progresser par corrections, réplications et affinements.
9. Limites de l’approche de Canter
Première limite : elle peut être plus exigeante en données. Une approche empirique solide suppose des bases suffisamment riches, des codages cohérents et des jeux de comparaison pertinents. Sans cela, la sophistication méthodologique ne garantit pas automatiquement une meilleure utilité pratique. (ResearchGate)
Deuxième limite : certaines hypothèses centrales, comme la cohérence comportementale ou certaines formes de homologie, restent discutées et ne sont pas toujours confirmées de manière simple dans tous les contextes criminels. La littérature récente continue de débattre de la robustesse de certaines inférences. (University of Huddersfield)
Troisième limite : l’approche peut sembler moins immédiatement intuitive pour certains enquêteurs, parce qu’elle parle davantage en termes de probabilités, de structures et de modèles que de portraits narratifs immédiatement utilisables.
10. Schéma comparatif final
FBI
crime scene → lecture experte → typologie / dynamique → profil narratif → aide immédiate à l’enquête
Canter
crime data → codage → hypothèses psychologiques → analyse empirique → inférences probabilistes → aide structurée à l’enquête
Ce petit schéma résume bien la différence d’esprit entre les deux méthodes : l’une est davantage experte et clinique, l’autre davantage empirique et analytique. (Federal Bureau of Investigation)
11. Conclusion
Le face-à-face FBI vs Canter ne doit pas être compris comme une opposition entre une méthode “bonne” et une méthode “mauvaise”. Il s’agit plutôt de deux manières différentes de concevoir ce qu’est une inférence psychocriminologique.
L’approche FBI a eu un impact immense parce qu’elle a rendu le profilage opérationnel, visible et utile à l’enquête. Mais elle a été critiquée pour sa dépendance aux typologies et au jugement expert. (Federal Bureau of Investigation)
L’approche de Canter a apporté une mise à distance scientifique du profilage traditionnel en cherchant à l’inscrire dans une psychologie de l’enquête plus empirique, plus méthodique et plus testable. Mais elle reste, elle aussi, dépendante de la qualité des données, des hypothèses retenues et du contexte de l’affaire.
La meilleure lecture, aujourd’hui, est probablement la suivante : le profilage n’est ni une magie narrative ni une science parfaite. C’est un outil d’inférence sous contrainte, utile à condition d’être manié avec prudence, méthode et conscience de ses limites. (ResearchGate)
Sources principales
- FBI, Behavioral Analysis, description actuelle des missions des BAU. (Federal Bureau of Investigation)
- Canter & Youngs, Introducing Investigative Psychology, sur la définition et le périmètre de l’Investigative Psychology.
- Canter, Offender profiling, critique du jugement clinique et défense d’un cadre plus empirique.
- Canter, Offender Profiling and Criminal Differentiation, sur les hypothèses psychologiques et la différenciation criminelle. (University of Huddersfield)
- Dowden, Bennell & Bloomfield, Advances in Offender Profiling: A Systematic Review, sur l’état de la littérature et ses limites méthodologiques. (ResearchGate)
- Canter et al., The Organized/Disorganized Typology of Serial Murder: Myth or Model?, critique empirique de la typologie FBI. (University of Huddersfield)
- Canter & Larkin / travaux associés sur la Circle Theory of Environmental Range et le profilage géographique. (Academia)
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